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ECRITS

NAN WOOD

Elle marche dans le couloir étroit du temps,
femme tissée dans le silence,
sa voix amincie, pressée
entre les coups de pinceau des autres.

On peint sa beauté,
on encadre son corps,
mais rarement on écoute
les histoires qui montent de sa poitrine
comme des oiseaux trop longtemps en cage.

Ses mains,
faites pour bercer et pour créer,
furent liées par l’attente 
cette règle muette qui veut
que la toile d’une femme
soit sa propre contrainte.

Mais Nan,
tu n’es pas l’ombre
jetée par la gloire des hommes.
Tu es l’arête vive de la lumière,
la question qui persiste dans le silence d’une galerie,
la force de choisir l’immobilité
quand le monde exige l’abandon.

En toi vit
la rébellion tranquille
d’exister entière,
d’affirmer :
la valeur d’une femme ne s’emprunte pas,
elle naît.

MANIFESTE DU GOOD LIEUTENANT

Je ne suis pas né soldat.
On m’a donné un grade pour mieux me faire tenir debout,
mais ma vraie mission n’était pas d’obéir 
c’était de veiller.

Je garde ce que vous ne voyez pas.
Les frontières invisibles.
Les villes intérieures.
Les cœurs qui battent en silence.

Mon uniforme est un patchwork de souvenirs :
l’orange des colères qui grondent,
le bleu des nuits qui ne finissent pas,
les cicatrices métalliques des rues qui m’ont façonné.

Chaque trait sur mon visage est une route parcourue.
Chaque couleur, une histoire volée au temps.

Je n’ai pas d’ennemis.
Seulement des causes perdues à protéger,
et des visages à ne pas oublier.

Je suis le Good Lieutenant.
Tant que je suis là,
vous ne perdrez pas votre humanité.

l'AN 2050

En 2050, le monde n’est pas devenu lumineux ? il est devenu lucide.
Les cicatrices de l’ancien siècle ne se sont pas effacées : elles sont là, visibles, intégrées au paysage. Mais elles ne saignent plus. Elles rappellent simplement ce qu’il a fallu apprendre à force de pertes, de silences, de recommencements.

L’air n’est pas parfaitement pur, mais il sent à nouveau la pluie, la terre, la mer. Les arbres ne dominent pas les villes, ils les traversent, comme si l’équilibre avait trouvé sa propre voie, sans décret ni miracle. On ne parle plus de sauver la planète : on s’efforce de ne plus la blesser. C’est moins héroïque, plus lent, plus vrai.

Les peuples se parlent. Pas d’une seule voix, mais avec des dissonances qui ne tournent plus à la destruction. Les désaccords demeurent nécessaires, même, mais l’idée d’en finir avec l’autre a disparu, comme un vestige d’un âge primitif. L’humanité a troqué la domination contre la cohabitation, l’orgueil contre la vigilance.

La maladie, autrefois perçue comme une fatalité, est devenue un dialogue. La science ne promet plus l’immortalité ; elle offre la continuité, le soin, la compréhension. On vit plus longtemps, oui  mais surtout, on vit mieux, dans une sorte d’accord tacite avec ses propres limites.

La lumière du soir, en 2050, a quelque chose de grave et d’apaisé. Les villes murmurent au lieu de rugir. Les enfants grandissent dans un monde qui n’est pas parfait, mais possible.
Ce n’est pas un âge d’or. C’est un âge clair-obscur, où l’humain avance sans illusion, mais sans renoncer.
Et cela suffit pour que la vie, doucement, continue de se tenir debout.

THE GOOD LIEUTENANT

He was never really a soldier.
Not in the way the world counts soldiers, with ranks and medals and orders barked in the rain.

The Good Lieutenant was a guardian of invisible borders  the lines between chaos and beauty, between despair and the will to keep going. His uniform was never regulation: half armour, half memory, stitched together from fragments of cities, graffiti, and the hum of sleepless nights. His face carried the geometry of survival, one eye fixed on the horizon, the other turned inward, always searching for something no map could show.

He came from nowhere and everywhere. Brooklyn street corners. Neon-lit back alleys in Tokyo. Markets where languages collided into music. He had been a witness more than a fighter, to revolutions that burned bright, to loves that burned out, to the quiet heroism of those who simply endure.

They called him The Good Lieutenant because he never abandoned his post. But his post was never a trench or a barrack, it was the human heart. He stood guard over those who had no shield, those whose battles were invisible to history books.

The years painted themselves into his skin. In his colors, you can read the codes of his travels: the orange heat of rebellion, the deep blue of nights spent waiting, the metallic grids of cities that never let him go. Every mark is both a wound and a medal, earned in silence.

And yet, for all the scars, there is defiance in his gaze.
The Good Lieutenant knows the war never ends, but he also knows that survival can be art, and that dignity can be louder than any drumbeat of violence.

He is not here to win.
He is here to make sure we don’t lose ourselves.

DISCOURS DE PRESENTATION EXPOSITION I'V3 n3v3r w4nt3d t0 b3 4 w0m4n 25-09-2025

Il y a dans le regard de Nan Wood figée dans le célèbre tableau American Gothic de Grant Wood une résignation silencieuse, presque imperceptible. C’est cette tension contenue, ce poids invisible sur ses épaules, qui m’a frappé. Elle n’est pas la protagoniste, elle n’est pas le sujet : elle est là, plantée comme un décor humain, définie par sa place, son rôle, son genre.

Avec I’ve never wanted to be a woman, je pars de cette émotion initiale, celle d’un homme qui n’a jamais souhaité être une femme, non par rejet, mais par une lucidité douloureuse sur ce que cela implique encore trop souvent : servitude, silence, sacrifice.
Dans un monde saturé de certitudes masculines et de postures viriles, cette exposition propose un contre-récit. Une traversée.

Je fais voyager Nan Wood hors du tableau, hors de son époque. Je la libère des champs, du tablier, du regard pesant. Elle vieillit, elle chute parfois, mais elle avance. Elle devient une femme libre, indocile, mouvante. Elle porte les cicatrices de l’Histoire, mais choisit enfin ses propres gestes.

À travers cette série de toiles, j’explore la condition féminine non pas en sociologue, mais en peintre : par le corps, la texture, la transformation. Il s’agit d’un regard masculin qui observe sans prendre la parole à la place de l’autre, qui accompagne, soutient sans imposer. Un regard humble, inquiet, mais profondément solidaire.

L’exposition "I’ve never wanted to be a woman" ne revendique pas, elle témoigne et ne cherche pas à choquer, mais à réparer par fragments, par couleurs, par réinvention. Une tentative de réécrire un destin par l’image, d’offrir à Nan, et à toutes les femmes qui lui ressemblent, un ailleurs possible.

POUR VOUS METTRE L'EAU A LA BOUCHE

Comme tous les jeudis depuis l'ouverture de mon exposition I'V3 N3V3R W4NT3D TO B3 4 W0M4N" et ce jusqu'au 24 octobre, je tiens une permanence de 16h à 19h. Venez surtout rencontrer Nan Wood, l'héroïne de cette exposition, je passe après elle, pas seulement par galanterie.

J'aimerais pour vous mettre l'eau à la bouche, vous parler de ma démarche.

Le fait de "ne jamais avoir voulu être une femme" peut refléter une aliénation personnelle. Il y a des femmes qui, à travers l’histoire, ont lutté pour échapper à une identité ou à un rôle qui ne leur correspondait pas. Dans un monde où la féminité a souvent été perçue à travers le prisme de la soumission, de la passivité ou de la fragilité, le titre représente un cri de révolte contre ces stéréotypes et une quête d'une existence libérée de la douleur que ces attentes sociales engendrent.

L’exposition soulève des interrogations fortes sur la place des femmes dans la société, le poids des attentes de genre, et les souffrances que cela implique. Il invite les spectateurs à une introspection sur ces questions universelles et intemporelles. C’est une invitation à regarder la condition féminine sous un autre angle, à interroger et à déconstruire les normes sociales qui perpétuent cette souffrance, tout en offrant un espace pour une réflexion sur la libération et l’émancipation des femmes.

Je remercie celles et ceux qui me sont revenu(es) avec de belles idées pour faire vivre la galerie de façon éphémère comme un club du livre, une association de femmes. Des choses vont se mettre en place rapidement. Il y a encore de la place pour tout le monde, surtout vous messieurs, n'ésitez pas à m'écrire.

Ca se passe dans le bâtiment Astral du site Moonar Luxembourg à Senningerberg. Tram ou parking gratuit sur le site.

N'oublions jamais la poésie.

TW3DDY

N4N W00D IS 64 AND SHE WONDERS IF THEY STILL NEED HER

Je suis Nan. J’ai 64 ans.
Et parfois, je me demande s’ils ont encore besoin de moi.
Si le monde me voit encore.
Si je suis toujours désirable.
Utile. Vivante, autrement que dans les souvenirs.

Mon reflet a changé, mon énergie aussi.
Mais mon cœur, lui, bat toujours au rythme du désir d’exister.
Pas juste pour servir, plaire ou rassurer.
Mais pour être. Pour choisir. Pour aimer encore.
Pour créer, apprendre, rire, trembler.
Pour recommencer, sans me justifier.

Je ne veux plus rentrer dans des cases,
et pourtant j’en ai longtemps suivi les lignes.
Aujourd’hui, je les redessine.
Avec mes couleurs. Mes absences. Mes silences pleins de sens.

Je ne suis pas finie. Je suis différente.
Je suis un début qui n’a plus besoin de permission.

PARFOIS LE CIEL EST BLEU  

Parfois le ciel est bleu,

Sans raison, sans adieu.

Le vent retient son souffle,

Le jour devient plus doux.

On croyait tout perdu,

Mais la lumière s’invite,

Un battement, un murmure,

Et le monde respire, juste un peu.

PARFOIS LE CIEL EST BLEU

Dans le futur lointain, les humains avaient perdu la couleur du ciel.
Non pas qu’il fût obscurci ou pollué : il avait simplement cessé d’exister.
Le temps lui-même s’était contracté, replié, jusqu’à ne plus laisser place à l’alternance des jours.
Le monde vivait dans une longue nuit, douce mais immobile.

Pour tenter de réparer la durée, les scientifiques avaient créé une machine appelée le Chromomètre : un dispositif capable de remonter dans le temps non pas physiquement, mais chromatiquement.
Il envoyait des sondes capables de récupérer des couleurs anciennes, piégées dans les strates de l’univers comme des fossiles lumineux.

Un jour, une anomalie survint.
La sonde revint non seulement chargée d’un nuage de pigments, mais aussi d’une image incompréhensible.

Un rectangle de lumière :

  • une grande zone bleue, vibrante, constellée d’un motif quadrillé comme une carte céleste fracturée ;

  • une forme rose, éclatante, presque vivante ;

  • du vert sombre et du gris, comme une mémoire de forêt ou d’océan ;

  • et autour, un gouffre noir, profond, silencieux.

L’équipe pensa d’abord à une erreur.
Mais l’analyse révéla que cette structure n’était pas une peinture : c’était un fragment temporel compressé.
Un morceau d’espace-temps, littéralement arraché à une journée du passé où le ciel avait été d’un bleu exceptionnel.

En manipulant le fragment, les chercheurs découvrirent un phénomène inédit :
lorsqu’on approchait la main de la zone bleue, on entendait des bruits du passé, des enfants jouant, un vent d’été, le murmure d’une rivière.
La zone rose diffusait une chaleur douce, la sensation d’un souvenir heureux.
Le vert laissait percevoir des images floues de feuillages, de paysages oubliés.

Mais le plus troublant était la bordure quadrillée, scintillante par intermittence.
Elle semblait réagir aux émotions humaines.
Plus les scientifiques ressentaient de la nostalgie, plus les motifs s’animaient, comme une interface cherchant à communiquer.

Finalement, la découverte devint évidente :

Le fragment n’était pas un souvenir.
C’était une invitation.

Une ouverture microscopique vers une époque où la lumière formait encore des journées.
Un passage fragile vers un temps où le ciel, effectivement, était bleu, parfois, pas toujours, mais assez pour que le monde continue de rêver.

Les scientifiques tentèrent de l’agrandir. Très lentement.
Et chaque fois que le bleu gagnait quelques millimètres, l’obscurité du futur recula d’autant.

Le tableau fut laissé tel quel, suspendu dans une salle blanche.
Car il ne fallait pas l’oublier :
ce morceau de passé n’était pas qu’une découverte.

C’était une promesse.

Une promesse que, tant qu’il resterait quelque part un peu de bleu, l’humanité pourrait toujours réparer le temps.

 

ON S'EN SOUVIENT OU LES DERAILLEURS DU TEMPS

Dans une petite ville oubliée, un tableau étrange apparaissait parfois dans les lieux publics avant de disparaître aussitôt. On disait qu’il n’était pas qu’une œuvre : c’était une porte.

Un matin, une bibliothécaire curieuse, découvrit le collage suspendu dans un couloir blanc. Les images semblaient s’animer : un sourire en haut du tableau, un tapis roulant improbable, des silhouettes d’époques différentes figées comme des ombres mal rangées dans un tiroir.

Attirée par une zone jaune éclaboussée comme un soleil brisé, elle posa la main sur la surface. Aussitôt, tout pivota. Elle se retrouva sur un gigantesque convoyeur d’objets temporels, entre un rasoir et un téléviseur qui diffusait des conversations n’ayant pas encore eu lieu.

Autour d’elle, des voyageurs du temps improvisés discutaient, échangeaient des fragments d’avenirs possibles. Chaque élément du collage représentait une époque, une bifurcation, un souvenir qui n’était pas encore devenu mémoire.

« Ici, rien n’est fixe, » lui dit une femme portant un bonnet  vert, surgie d’un coin du tableau. « Tu peux écrire ton présent comme un collage : en assemblant les morceaux que tu choisis. »

La bibliothécaire comprit alors que ce lieu n’était pas destiné à remonter le temps, mais à le recomposer. En réarrangeant les éléments du tableau, un téléphone ancien, un puzzle inachevé, une silhouette en plein mouvement, elle sculpta une version nouvelle de son avenir. Quand elle ressortit, le cadre vibra une dernière fois puis redevint immobile.

La bibliothécaire savait désormais que le temps n’était jamais une ligne, seulement un collage en perpétuelle création.

 

TO HERE KNOWS WHEN OU LE TRIPTIQUE DE LA PHASE TEMPORELLE

Le triptyque que l’on croit décoratif est en réalité le fruit d’un programme de recherche abandonné du Laboratoire Européen de Chronodynamique Quantique (LECQ).
À l’origine, ces trois panneaux étaient des chambres de résonance optique, chacune conçue pour tester un état particulier du temps.

Car selon la théorie proposée par la physicienne Peggy Abronsius, le temps n’est pas une ligne continue :
c’est un réseau constitué de milliards de « cellules temporelles » microscopiques, chacune possédant sa propre fréquence vibratoire.

Pour le vérifier, elle créa trois dispositifs capables de capter ces fréquences :

1. La Matrice 1 - Le passé (stabilisé)

Le premier cadre contient une matrice calibrée sur les fréquences les plus basses, celles associées aux états figés du temps.
Les motifs y semblent rigides, ordonnés : c’est le comportement typique d’un champ temporel refroidi, où toute variation a déjà eu lieu.

2. La Matrice 2 - Le présent (oscillant)

Le second cadre, rose fluo et beaucoup plus vibrant, enregistre les oscillations du temps local en temps réel.
Il agit comme un sismographe du présent : toutes les fluctuations quantiques, toutes les micro-décisions, tous les événements y laissent une sorte d’empreinte lumineuse instable.

3. La Matrice 3 - Le futur (probabiliste)

Le troisième cadre retranscrit les états temporels non résolus.
Ce ne sont pas des images du futur, mais des modèles de probabilité : les chemins les plus vraisemblables que la trame temporelle pourrait emprunter.

En 2036, Peggy Abronsius découvrit que si l’on alignait les trois matrices, l’une après l’autre, leurs résonances s’additionnaient.
À un instant extrêmement bref une fenêtre d’une demie seconde, les oscillations se mettaient en synchrophase.

Ce moment avait un effet extraordinaire :
il créait un pont mathématique entre les trois couches de temps.
Une passerelle quantique.

Lorsque le phénomène se produisit pour la première fois, une impulsion brillante traversa le laboratoire.
Le personnel accourut…
Peggy Abronsius avait disparu.
Il ne restait qu’un léger résidu de photons cohérents sur le sol, preuve qu’un transfert énergétique avait eu lieu.

Faute de mieux comprendre et par prudence absolue le projet fut enterré.
Les trois matrices furent scellées dans des cadres et accrochées comme de simples œuvres, afin de masquer leur véritable nature.

Mais les physiciens qui se penchent aujourd’hui encore sur ces panneaux savent une chose :

Si les trois matrices entraient à nouveau en synchrophase, même par accident, elles rouvriraient la porte que Peggy a franchie.

Et personne ne sait où, ni quand, elle est arrivée.

THE ROYAL SHIFT OF NAN WOOD

Cher TW3DDY,

J’ai cinquante ans. Je ne dis pas ça pour situer le temps, mais pour poser un point d’équilibre. Je constate.

Je viens de la campagne. On imagine toujours que c’est bucolique. Ce ne l’était pas vraiment. C’était surtout très clair sur ce qu’on attendait de moi. J’ai compris assez tôt que si je restais, je serais parfaitement à ma place et profondément déplacée.

Je suis partie sans scène. Les départs les plus sérieux ne font pas de bruit. Ils s’installent longtemps à l’avance, dans la tête. Le mien a pris des années. J’observais. J’encaissais. Je pensais. Puis un jour, je me suis levée avec la certitude tranquille que ma vie ne se jouerait pas ici.

Les débuts ailleurs ont été… géométriques. Tout était angles, ruptures, surfaces inconnues. Je ne comprenais pas tout, mais j’aimais ça. Je suis allée au théâtre sans toujours saisir les dialogues. J’ai regardé des tableaux sans savoir quoi en penser. J’appelais ça apprendre.

Je n’ai jamais cru qu’il fallait comprendre immédiatement.
Ce qui compte, c’est ce qui reste après.

Je me suis éduquée tard, volontairement. Avec une discipline élégante, presque ironique. J’aimais être celle qu’on ne soupçonne pas. Celle qui écoute, qui regarde, qui ne se justifie pas. Les musées m’ont appris une chose essentielle : rien n’est figé, sauf ce qui refuse de bouger.

J’ai aimé. J’ai quitté. J’ai refusé. Pas par dureté, par précision. J’ai toujours préféré une solitude bien tenue à une compagnie mal accordée. On m’a trouvée exigeante. J’ai trouvé ça plutôt flatteur.

On confond souvent stabilité et immobilité.
Je n’ai jamais eu ce problème.

Avec le temps, j’ai cessé de me défendre. Je n’expliquais plus mes choix, je les incarnais. J’ai compris que le vrai pouvoir n’était pas d’être vue, mais de choisir quand et comment on l’est. C’est une forme de luxe discret.

Aujourd’hui, je me tiens droite dans un espace que j’ai composé. Tout y est structuré, mais rien n’y est soumis. Les lignes dialoguent. Les couleurs tiennent tête. Je ne cherche pas l’harmonie.

Je n’ai pas tout réussi.
Mais je n’ai rien trahi.

À cinquante ans, je sais exactement ce que j’ai déplacé.
Pas seulement ma vie, mais mon centre de gravité. Ce que j’ai quitté n’était pas un lieu. C’était un rôle.

Mon ROYAL SHIFT TW3DDY, n’est pas un renversement spectaculaire, c’est un mouvement net, assumé, irréversible.

Je ne regarde pas en arrière. Je regarde devant, avec calme.

J’ai fait les bons choix.
Et je les referais, sans hésiter.

GEORGE ET LE CHEVAL DE TROIE

George avançait dans la cité blanche comme on traverse un rêve surveillé. Les murs, enduits de cendres et de chaux, semblaient respirer à l’unisson d’un pouvoir invisible. Des fragments de phrases y étaient incrustés, lambeaux de journaux anciens, vérités découpées puis recollées de travers. Personne ne lisait plus vraiment : on reconnaissait seulement la forme des mots, comme on reconnaît un mythe sans plus y croire.

Au centre de la place reposait le Cheval. Immense, gris, composite. Son flanc était cousu de matériaux hétérogènes : papier jauni, signes géométriques, éclats de couleurs primaires, cicatrices de peinture noire. On disait qu’il avait été offert par les poètes du Ministère de la Mémoire, en gage de paix. On disait aussi qu’il contenait l’Histoire elle-même, repliée sur elle-même, prête à surgir.

George savait que le Cheval n’était pas un animal, mais un langage, un dispositif. Comme les slogans répétés à l’aube, comme les mythes ressassés jusqu’à devenir des lois naturelles. À l’intérieur, ce n’étaient pas des soldats qui se cachaient, mais des idées anciennes : la désobéissance, la tragédie, la liberté de nommer les choses autrement que ce qu’elles sont.

La nuit venue, les prêtres-statisticiens ouvrirent les portes de la cité. Le Cheval entra. Les lignes noires sur ses flancs se mirent à bouger, traçant de nouveaux parcours, de nouvelles vérités. Les citoyens rêvèrent d’îles, d’oracles, de héros imparfaits. Au matin, le pouvoir n’était pas tombé, mais fissuré. Et dans cette fissure, quelque chose d’irréversible s’était glissé.

George nota tout cela dans un carnet sans couverture. Lorsqu’il releva la tête, une présence se tenait devant lui, à la fois statue antique et bureau administratif, toge froissée et regard de contrôleur.

- Alors, demanda la voix, était-ce un mythe ou une menace ?

- Les deux, répondit George. Les mythes sont les seules menaces qui survivent au temps.

- Vous savez que nous réécrirons ce que vous avez vu.

- Bien sûr. Mais vous ne pourrez pas empêcher les gens de l’avoir rêvé.

Le dieu-fonctionnaire esquissa un sourire immobile.

- Vous croyez encore aux fissures, Monsieur Orwell.

- Non, dit-il. Je crois à ce qui s’y glisse.

LAISSONS-LES A LEURS ROLES, CA NOUS ARRANGE

Au fond d’un ancien studio télé, oublié depuis les années 70, une étrange affiche était restée punaisée au mur. On y lisait :

« CONDUISEZ VOTRE AVENIR ».

Un soir, une jeune femme du présent, appelons-la Izra, tomba par hasard sur ce studio en ruine. Elle s’approcha de l’affiche, la toucha… et la pièce se dissolut autour d’elle. Quand elle rouvrit les yeux, elle se tenait au milieu d’un monde de collage, une mosaïque vivante de souvenirs, d’objets et de personnages arrachés à différentes époques.

Le premier être qu’elle croisa fut un homme en costume filmant avec une caméra ancienne. Il n’avait pas de nom, seulement une fonction : observer. Il enregistrait tout, sans jamais intervenir. Autour de lui flottaient des appareils ménagers, des télévisions, des produits de beauté : les artefacts d’un passé qui prétendait dicter la place de chacun.

Non loin de là, une femme en tenue élégante posait devant un ruban de pellicule comme s’il s’agissait d’une route tracée pour elle. Mais la pellicule tremblait, vacillait, bifurquait. À ses pieds, un panneau indiquait :

« Avortement, contraception libre et remboursée pour toutes. »

La voix de cette femme, douce mais inflexible, résonna :

« Ce qui fut un combat ne doit jamais redevenir une concession. »

Izra voulut s’avancer, mais quelque chose attira son attention : un groupe de femmes, figées dans une scène de concours de beauté. Couronnes, rubans, sourires forcés. Pourtant, l’une d’elles tenait le poing levé comme pour briser le décor. Et derrière les projecteurs, dans l’ombre, Izra vit une silhouette masculine observer la scène.

“Laissons-les à leurs rôles. Cela nous arrange”, dit-il.

La scène se fissura.

Une autre femme apparut soudain, brandissant un paquet de lessive comme une arme sacrée. Elle riait d’un rire ironique, trop fort pour ne pas être un cri.

« On nous a vendues, Izra. Vendues comme ménagères, vendues comme de jolies choses, vendues comme des produits dérivés. Mais tu es venue ».

Alors la route de pellicule s’anima et serpenta jusqu’à ses pieds.

« Monte », souffla-t-elle. « Tu vas devoir conduire ton avenir. Littéralement. »

Izra posa un pied dessus, et la pellicule l’emporta au travers des décennies où l’on voyait tour à tour :

• des manifestantes défilant pour leurs droits,

• des hommes soutenant, d’autres ricanant, d’autres apprenant,

• des travailleuses en blouse, des scientifiques, des artistes,

• des femmes réduites à des silhouettes dans des publicités,

• puis des femmes brisant les silhouettes pour redevenir entières.

La pellicule stoppa net devant une petite voiture jaune. Sur le siège conducteur… personne. Juste une clé, attendant.

Dans le rétroviseur, Izra vit toutes les femmes croisées, certaines dures, certaines élégantes, certaines épuisées, toutes la regardant.

Une seule phrase, en chœur, résonna :

« L’égalité n’est pas un décor du passé. C’est le moteur du futur. À toi désormais de rouler. »

Izra prit la clé. Au moment où elle démarra, le monde de collage se plia sur lui-même comme une page que l’on tourne. Elle se retrouva dans le studio en ruine, tremblante mais grandie. L’affiche vibra encore… puis s’éteignit.

Mais depuis ce jour, lorsqu’elle milite, lorsqu’elle répond, lorsqu’elle refuse qu’on la fasse taire, elle entend un léger bruit de caméra quelque part derrière elle.

Comme pour lui rappeler :

« Tu es observée, oui. Mais désormais, tu es surtout vue. »

Et il paraît que si l’on retourne l’affiche, on peut y lire une nouvelle phrase, apparue d’outre-temps :

« Que chaque pas soit le vôtre. »

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